Les Laurent, fermiers de la seigneurie de 1692 à 1767



Dès le Moyen Age une seigneurie avait été divisée en deux parties par le seigneur. On trouvait tout d’abord la « réserve » ou « domaine » comprenant des terres labourables, des vignes, des pâturages et de vastes étendues boisées. Le seigneur l’exploitait lui-même avec l’aide de ses serviteurs et des manouvriers. Le reste de la seigneurie avait été découpé, morcelé en « tenures » qui avaient été distribuées à des tenanciers qui devaient, en échange, payer chaque année à date fixe, une rente : le cens. Plus tard de nombreuses tenures avaient été regroupées en métairies plus rentables.

Au 17è et 18è siècle rares étaient les seigneurs qui demeuraient encore dans leurs terres. Les Pinon, seigneurs de Quincy, membres influents du Parlement de Paris, vivaient la plupart du temps dans la capitale où ils possédaient de magnifiques hôtels. Ils ne venaient que très rarement, sauf pendant les vacances parlementaires, dans leur seigneurie campagnarde.

N’ayant ni le goût ni le temps de gérer leurs biens ils confiaient cette tâche à un « fermier des revenus de la seigneurie » qui, moyennant le versement d’une forte somme annuelle et des dons en nature au propriétaire (1) disposait de la réserve, de la justice seigneuriale, renouvelait les baux et devait entretenir les bâtiments de la ferme et ceux des diverses métairies. Ces personnages importants, sorte de vice-seigneurs, à Quincy, demeuraient dans la ferme du château où ils disposaient d’un logement composé de quatre « chambres à feu » (avec cheminée) et d’une « souillarde », pièce où l’on faisait la vaisselle et qui pouvait servir de débarras.

Ils appartenaient tous à la bourgeoisie des villes voisines de Mehun sur Yèvre, Vierzon et même Charost. Les mieux connus d’entre eux sont les membres de la famille Laurent qui, pendant près de 80 ans demeurèrent à Quincy.

Le premier d’entre eux, Jean Laurent, s’installa dans notre village en 1692. Exemple même du fermier des revenus de seigneurie il eut une vie agitée et une fin qui sort de l’ordinaire.

Il était issu de la bourgeoisie aisée de la petite ville de Charôst. Son père, Jacques, dans le premier tiers du 17è siècle et le grand-père Silvain, dès l’année 1570 étaient des marchands. Ils achetaient et revendaient du foin, des céréales, du vin, du bétail (bovins et ovins), des terres (souvent des vignes) et même des maisons et des métairies. D’autre part ces personnages habiles, sachant lire, écrire et compter, se voyaient confier par les seigneurs du voisinage la gestion de leurs biens. Ils furent fermiers des revenus de seigneurie, procureurs fiscaux ou huissiers de justice.

Jean Laurent ne dérogea pas à cette règle. Né en 1602, il était le dernier fils de Jacques Laurent, marchand, fermier des revenus de la seigneurie de Charôst et de Philippe Trumeau (2). Il perdit son père alors qu’il n’était qu’un enfant. Après des études, sans doute au collège d’Issoudun, il fut placé comme clerc chez la dynastie des notaires Chastain qui, pendant plus de 200 ans exercèrent cette charge à Charôst. Une sœur aînée de Jean avait épousé Etienne Chastain, l’un d’entre eux. Pendant de longues années notre futur Quinçois apprit le métier. Obligations, contrats, achats et ventes n’eurent plus de secrets pour lui. Accompagnant le notaire, il apprit au contact des clients la psychologie humaine ce qui dut beaucoup lui servir.

Devenu adulte il épousa Françoise Corsange originaire de Sancerre et s’installa dans une propriété dont il avait hérité à Poisieux, petit village situé à 5 kilomètres de Charôst où, pendant de nombreuses années, il exerça, en plus de son métier de marchand, les fonctions de procureur fiscal du marquisat de Castelnau et de fermier des revenus de la petite seigneurie de Poisieux dépendant dudit marquisat.

Jean Laurent était d’origine protestante. Avant 1685 à Charôst, prospérait une petite colonie de la R.P.R , (Religion Prétendue Réformée, c’est ainsi que l’appelaient les catholiques) une quarantaine d’adultes de la bourgeoisie et de l’artisanat, liés à leurs coreligionnaires d’Issoudun, distante de 10 kilomètres, où se trouvait le temple et où résidait un pasteur. Tous issus d’un milieu favorisé, liés entre eux par les mariages, petite minorité religieuse, il semble qu’ils aient alors vécut paisiblement.

C’est à partir de 1660 qu’ils commencèrent à subir les brimades imposées par le régime. En 1672 à Charôst ils se virent interdire l’accès de leur cimetière. Ils ne pouvaient plus y enterrer leurs morts et se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres. Plus tard certaines professions leur furent interdites s’ils n’abjuraient pas. (3) Jean Laurent et sa famille durent vivre certainement dans l’angoisse étant au courant des persécutions dont leurs coreligionnaires étaient victimes, tout particulièrement en Poitou et dans le Midi, mais il purent continuer à exercer leurs professions liées à la terre et assumer leurs charges dans les seigneuries où les propriétaires leur faisaient toujours confiance.

En 1685 leur situation devint vite critique. Le roi révoque l’Edit de Nantes. Brusquement l’intolérance atteignit son apogée. La R.P.R. était devenue hors-la-loi. Ses membres, menacés et pourchassés, durent se soumettre ou quitter le royaume subrepticement pour des pays d’accueil où ils furent reçus à bras ouverts. Dans notre province du Berry où ils étaient, sauf dans de rares lieux comme Sancerre, une infime minorité, ils abjurèrent en masse. Le 4 novembre 1685, alors que 600 d’entre eux renonçaient, le cœur serré, à la religion de leurs pères en l’église de Sancerre entre les mains de l’archevêque de Bourges, à Charôst, devant le curé de la paroisse et celui de Poisieux, 7 membres de la R.P.R. dont Jean Laurent, son épouse Françoise Corsange, sa sœur Jeanne, son gendre Jacques Bureau et d’autres membres de sa famille abjurèrent. Le registre paroissial en témoigne (4).

Lorsque Jean Laurent, 7 ans plus tard, en 1692, arriva à Quincy, il était « bon catholique ». L’intendant en Berry, Dey de Séraucourt, ne se faisait aucune illusion sur la conversion des anciens protestants quand il écrivait « …qu’il n’y en avait pas un seul qui s’acquittât des devoirs d’un catholique … ». Malgré tout, prudents, ils ne donnaient aucune prise à la persécution. Jean était accompagné de son épouse, d’un fils cadet, Pierre, et de la femme de ce dernier, Esther Trumeau, elle aussi d’origine protestante, fille d’un marchand fermier de seigneurie. Pierre secondera son père, alors âgé de 62 ans et peu à peu le remplacera.

Toute la famille s’installa dans le logement de la ferme. Comme plus proches voisins les Laurent avaient le curé dont le presbytère se trouvait encore sur son site primitif. Du côté Sud se dressait l’église, toujours située dans la cour du château. Le prêtre était chargé de surveiller ces nouveaux convertis dont il connaissait le passé. Rencontrant fréquemment Jean Laurent il éprouva certainement une grande estime pour cet homme courageux, austère et profondément religieux qui refusait d’assister aux messes et d’aller à confesse. Il rencontrait aussi Pierre qui, lui, pratiquait la religion catholique. Les deux hommes, de la même génération, issus d’un même milieu, se lièrent d’amitié.

Les années passèrent. Le fermier perdit son épouse. Pierre le remplaçait désormais la plupart du temps dans ses fonctions. Au début du mois d’Août 1701, Jean Laurent, âgé de 71 ans, tomba malade. Aussitôt le curé Péronnin se présenta à son chevet et l’exhorta à se « réconcilier avec Dieu ». Le malade refusa la confession. Le prêtre le prévint que si la maladie s’aggravait et s’il persévérait dans son refus de mourir dans la religion catholique apostolique et romaine il devrait dresser procès verbal. Jean répondit qu’il ne pouvait s’y résoudre. Dans les jours qui suivirent le curé Péronnin retourna plusieurs fois à son chevet et réitéra sa demande mais toujours sans succès.

Après une courte rémission la maladie empira. Un matin, dès l’aube, Pierre, constatant l’état désespéré du malade, se précipita dans la cour, gagna la grange où déjà travaillait le couvreur Guillaume Lecomte et s’adressant à ce dernier lui cria : « Va vite, va vite chercher le curé, mon père est en train de mourir ! » Guillaume se rendit au presbytère où il trouva le prêtre encore dans son lit, peu empressé d’ailleurs à se rendre au chevet du moribond dont il connaissait l’état d’esprit. Pierre ne le voyant pas venir alla lui-même le chercher. Il insista auprès de son ami Péronnin qui ne put refuser mais prit la précaution d’emmener avec lui deux témoins : Guillaume Lecomte le couvreur et Luc Loreillier le marguillier. En présence des deux hommes il présenta les saints sacrements à Jean Laurent qui les refusa. Il insista, mais sans plus de succès. Jean, toujours lucide, ne répondit pas. Le curé repartit bredouille.

Quelques jours plus tard Jean Laurent décéda « relaps », c'est-à-dire retombé dans son « hérésie ». En vérité, comme la plupart des nouveaux convertis, il n’avait jamais renoncé au protestantisme. C’était grave car dans son cas, d’après un édit royal de 1867, tous ses biens devaient être confisqués. De plus il ne pouvait être enterré. Son cadavre devait être traîné face contre terre, sur une claie, derrière une charrette et jeté à la voirie. Ces mesures terribles ne furent pas appliquées dans leur extrême rigueur à Jean Laurent qui certainement bénéficia de complicités, peut-être celle du curé Péronnin. En effet sur ordre de ce dernier, le tonnelier Pasquet Jacquelin fabriqua un cercueil et le corps de Jean Laurent fut transporté « nuitamment et discrètement à Charôst où il fut enterré dans une grange qui lui appartenait. »

Suite au procès verbal que dut dresser le curé une enquête fut menée à Quincy vers la fin de l’année 1702. On ne sait si les biens de Jean Laurent furent confisqués mais on peut en douter car, comme de nombreux coreligionnaires morts « relaps », il avait envisagé sa fin et préparé sa succession bien avant son décès.

Par contre des témoins furent entendus car Pierre Laurent fut soupçonné. Cachait-il son jeu comme son père ? Etait-il « bon catholique » ? D’autant plus que la famille Laurent était particulièrement rebelle. (5) Le curé Péronnin témoigna en sa faveur, affirmant qu’il était venu le chercher et avait insisté afin qu’il portât les saints sacrements à son père. Cinq habitants de Quincy, dont Luc Loreillier et Guillaume Lecomte précédemment cités, déclarèrent que Pierre assistait régulièrement aux messes et aux vêpres dans l’église paroissiale. Il put donc prendre la succession de son père. Anne Pinon lui conserva sa confiance et renouvellera son bail.

Plus tard, en 1728, après le décès de son épouse, il transmettra sa charge à son propre fils prénommé aussi Pierre qui la conservera jusqu’en 1767, date à laquelle il se retirera dans la ferme de Cornançay chez son gendre Jean Leclerc. Là, jusqu’à sa mort, il continuera à exercer son métier de marchand. Quelques années avant son décès il revendait une métairie à Monsieur de Bussy, marquis de Castelnau. (6) Il disparut en 1771, âgé alors de 72 ans. Comme tout notable à l’époque il fut enterré dans l’église.

Après son départ de la ferme du château en 1767 il n’y eut plus de fermier des revenus de la seigneurie à Quincy. Anne Louis Pinon II, sans doute plus présent dans ses terres, dut prendre en charge ses biens. Il n’y eut plus qu’un régisseur. En 1789 ce fut la disparition des seigneuries et des droits féodaux. En 1795 Agnès Louise Pinon propriétaire avec son époux Guy Marie Sallier de la terre de Quincy la loua à Louis Pelletier qui demeura dans la ferme jusqu’à ce qu’il achète le château en 1818.

NOTES

1. Le bail était en général d’une durée de neuf années et renouvelable. A Quincy au 18è siècle, la redevance annuelle s’élevait en moyenne à 4500 livres, somme importante, augmentée de dons en nature que le fermier devait fournir lorsque le seigneur était présent dans ses terres et qui étaient évaluées à 300 livres : blé, avoine, fagots, foin pour la nourriture des chevaux, six poinçons de vin dont un de blanc, douze douzaines de pigeonneaux, six dindes, douze poules et un porc de douze livres. Malgré cette redevance la charge était fort prisée car on considère que le fermier doublait en la durée de son bail la somme engagée.

2. Philippe était alors parfois un prénom utilisé au féminin.

3. Le notaire Etienne Chastain, beau-frère de Jean Laurent, époux de sa sœur Jeanne, abjura à Bourges dans l’église Saint-Pierre le Guillard le 16 août 1682. Il put ainsi conserver sa charge.

4. Les jours suivants abjurèrent sa propre fille Françoise épouse de Jean Bureau et son fils aîné prénommé aussi Jean.

5. La famille Laurent était particulièrement suspectée car elle avait manifesté plusieurs fois contre des mesures prises à l’égard des protestants. Elle était liée à d’autres familles rebelles.

C’est ainsi qu’en mars 1685, six mois avant la révocation de l’Edit de Nantes, une émeute eut lieu à Sancerre, provoquée par l’enlèvement de deux enfants qui « désiraient abjurer ». L’un d’eux n’était autre que Noël Laurent, âgé de 12 ans, fils de Jean Laurent et de Françoise Corsange. L’émeute dura toute la journée. Les protestants rassemblés par Pierre Corsange, se heurtèrent aux gardes du bailly. Cela n’empêcha pas l’abjuration des deux enfants. Le registre paroissial de Sancerre en témoigne.

Plus tard, en 1700, eut lieu au prieuré de Manzay, isolé dans les bois de Castelnau, une réunion « privée » de nouveaux convertis, interdite par la loi. Venant de Quincy ils furent vus et dénoncés par la fille d’un jardinier de Manzay qui lors de sa déposition reconnut deux des participants : Jacques Bureau, le gendre de Jean Laurent et Esther Trumeau l’épouse de Pierre. Les autres étaient certainement des membres de la famille et des amis très proches.

6. Cette métairie était située à Grosbois, près du Bouchet, commune de Plou. Dans l’acte Pierre Laurent est signalé comme marchand de bois demeurant à Cornançay paroisse de Quincy.

ABJURATION DE JEAN LAURENT

Le 4 novembre 1865 à Charôst

Aujourdhuy quatriesme novembre 1685 sont comparus pardevant moy honorables hommes Jean noël Laurent Jacques Bureau honnestes dames Jeanne Laurent Françoise Corsange femme dudit Sieur Jean Laurent Jeanne Laurent femme du sieur Chastain nptaire Royal et Lieutenant De Castelnau Jeanne Laurent femme de feu maiss ,Chapuzet anne Chastain fille dudit sieur Chastain qui m’ont requis vouloir Leur donner absolution de Leur heresie et recevoir leur abjuration et profession de foi ceque je Leur ay octroye et ainsi Ils ont entre mes mains fait La ditte abjuration et profession de foy en presence de monsieur Le cure de poizieux dans La paroisse duquel et par sa permission Laditte solennité et suivant Lordre de monseigneur L’archevesque et en presence du sieur Berthon.